CENTRAFRIQUE : INQUIETUDES

 

 

La Seleka a obtenu la réalité du pouvoir à Bangui par la violence, comme Bokassa, Kolingba et Bozizé en leur temps. Les choses étant ce qu’elles sont devenues, laissons donc un délai au nouveau pouvoir pour s’installer. 


Toutefois, les premières déclarations du nouvel homme fort de Bangui, M. Michel Djotodia, ne sont pas rassurantes, si l’on se place du point de vue de la démocratie, de la bonne gouvernance et des libertés publiques. En effet, s’autoproclamer Président, abolir la constitution, gouverner par Ordonnances et n’organiser des élections libres que dans trois ans, voilà qui augure mal de l’avenir. 


Le peuple centrafricain est exsangue. Depuis l’indépendance du pays, ce ne sont que successions de coups d’états, de rébellions et de mauvaises gouvernances. La Centrafrique ressemble à un marécage où s’ébattent des crocodiles repus. Sur la rive, la population, affamée, contemple, impuissante, l’indécent festin. Souvenez-vous : quand Jean-Bedel Bokassa s’était emparé du pouvoir, il avait proclamé : « l’instauration de la démocratie et l’abolition de la bourgeoisie... » On sait comment cela s’est terminé : l’argent centrafricain gaspillé, avec le concours des prédateurs étrangers et un concept intellectuel de la France, pour organiser un sacre de pacotille. Comme d’habitude, une population saignée à blanc, découragée, assiste, en innocente victime, à ces insupportables exhibitions. 


Or, tout ceci se passe dans un pays aux potentialités énormes. Sur le plan de la démographie : malgré le délabrement du système de santé et la malnutrition, la population centrafricaine s’accroît. Sur la plan des ressources : les matières premières abondent (diamant, or, uranium, pétrole, cuivre, fer, lignite, etc…) 


En fait, les Centrafricains n’attendent qu’une chose : qu’on les responsabilise. Qu’on extirpe de leur cerveau l’infantilisation et la déresponsabilisation que la colonisation leur a inoculées. Après l’indépendance et après Barthélémy Boganda, les nouveaux responsables successifs, ont perpétué, consciemment ou inconsciemment, une sorte de monarchie rampante, pour maintenir la masse dans l’ignorance. Ainsi, depuis environ soixante ans, le pays est plongé dans les abîmes de la violence, des prévarications et des mauvaises gouvernances. 


Doit-on craindre qu’il le soit d’une manière pérenne ? Victor Hugo écrivait : «… Vous avez la force, il nous reste le droit... » Aujourd’hui, le peuple centrafricain peut interpréter cette phrase de Hugo à sa manière : « il n’y a pas que la force, il y a aussi le droit ». 


C’est pourquoi le changement des responsables politiques en Centrafrique peut, si les nouveaux hommes forts de Bangui en ont la volonté, devenir un espoir pour un peuple qui attend, depuis si longtemps, qu’on lui rende ses droits spoliés. 


Malheureusement, les premières décisions de la Séléka suscitent, au niveau de l’Afrique Centrale et de la population centrafricaine, à juste titre, des interrogations. Ces mesures s’apparentent à l’abolition des libertés publiques, rappelant furieusement les pronunciamientos des pouvoirs précédents. 


Réunis le 3 avril 2013 à Ndjamena, les chefs des Etats de l’Afrique Centrale, ont demandé à la Séléka de modifier quelque peu sa stratégie. Ainsi, un Comité Supérieur de la transition (C.N.T.) a été créé. Le délai accordé pour l’organisation d’élections libres est ramené à 18 mois. Le C.N.T devrait veiller à ce que toute la société centrafricaine soit consultée. Mais, à cette belle promesse, s’ajoute l’inclusion, dans les débats, des confessions religieuses. N’est-ce pas comme si on envoyait dans la bergerie un loup avec un missel ? La République Centrafricaine est une République Démocratique et Laïque. La séparation du pouvoir religieux et politique doit être affirmée. Le syndrome qui affecte le Mali et d’autres régions du monde ne doit jamais cesser de hanter nos esprits. 


La situation en Centrafrique est extraordinairement compliquée et instable. 


C’est pourquoi, pour refonder politiquement et socialement le pays, des signes forts doivent être envoyés pour rassurer la population. 


La Présidence de la République doit être provisoirement confiée à des hommes et des femmes issus de la société civile, de la Séléka et de l’opposition nationale. 


M. Michel Djotodia, Président autoproclamé, doit quitter le sommet de l’état, pour donner un gage de volonté démocratique au pays. En tant qu’homme fort du moment, pour se démarquer de ses prédécesseurs, il doit veiller à ce que la transition se fasse d’une manière vertueuse. Il doit - c’est vital - réorganiser l’armée centrafricaine, en y incorporant les rebelles de la Séléka, après leur avoir donné un minimum de règles à suivre pour empêcher qu’affamés, abandonnés, ils ne brutalisent les populations, comme ils le font, en ce moment, à Bangui comme dans beaucoup d’autres régions. Là encore, le syndrome Bozizé n’est pas loin. 


Ce débat national doit être transparent. Les décisions prises doivent l’être dans l’intérêt du peuple et lui être lisibles, compréhensibles. Il faut éviter que ceux qui sont autour de la tables soient les mêmes que ceux qui pillent leur pays depuis des années. Bannir des débats les calculs et les pensées occultes. Empêcher ceux qui, hier, n’entendaient pas les cris de leur peuple agonisant, les ex-Bozizéistes ralliés à la dernière minute à la Séléka, de préserver leurs prébendes. Il faut que les membres de la Séléka s’interdisent toute arrière-pensée tribaliste, sectaire et religieuse. Qu’ils ne se répètent pas : « après tout, c’est notre tour de nous enrichir » en allant tondre la laine sur le dos du peuple centrafricain déjà tout pelé. 


La situation de la Centrafrique aujourd’hui peut déboucher sur le pire ou le meilleur. Soyons optimistes et gageons sur le meilleur. Pour que les Centrafricains puissent crier : « Centrafrique, Na Ndouzou !» (Debout, la Centrafrique ! en sango). 


« Quand on grille une noix du palmier avec un bâtonnet, et le bâtonnet et la noix brûlent » (Proverbe centrafricain) 



P.SAprès la mort de plusieurs de ses soldats et son retrait de la Centrafrique, l’Afrique du Sud doit se sentir humiliée. Elle peut être tentée de laver l’affront en déstabilisant un pays de la région. Elle en a les moyens. C’est pourquoi il faut respecter la place et le rôle de l’Afrique du Sud dans la sous- région. C’est la seule force crédible du Sous-continent. 


Par ailleurs, le silence assourdissant de la France à propos des événements survenus en Centrafrique est surprenant. Ne dispose-t-elle pas de forces spéciales sur place ? Les deux pays n’ont-ils pas signé des accords de défense ? Il semble que, seul, le service minimum ait été assuré…
 


Joseph Akouissonne

Jeudi 11 Avril 2013