LA CROISADE DE L’AFRICANISTE LUC BOUQUIAUX CONTRE L’OUVRAGE DE VICTOR BISSENGUE : CONTRIBUTION A L’HISTOIRE ANCIENNE DES PYGMEES : L’EXEMPLE DES AKA

 

 

SOMMAIRE DU DOSSIER

 

I - PREAMBULE

 

II - L’OUVRAGE (Résumé, extraits, textes de présentation)

1 - Résumé

2 - Extraits

Extrait 1 : L'image des Pygmées d'après les sources historiques anciennes

Extrait 2 : La désignation "Pygmée Aka" et "Pays des esprits"

Extrait 3 : Le Pygmée ou "Négrille" : à propos des stéréotypes raciologiques

Extrait 4 : Les citoyens Aka témoignent et racontent

Cartes et légendes

 

III – LE COMPTE RENDU DE LA RENCONTRE-DEDICACE CONSACREE A L’OUVRAGE : Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées: l'exemple des Aka par Victor BISSENGUE

 

 

I - PREAMBULE

 

Dans la dernière livraison de L’Homme, Revue française d’anthropologie (N° 179 - Juillet/Septembre 2006,  pp. 227-235), l’africaniste Luc BOUQUIAUX, chercheur en « ethnolinguistique » au CNRS propose sous le titre caricatural et tendancieux « Les Pygmées Aka, victimes de l’afrocentrisme ? » un compte rendu de l’ouvrage de Victor BISSENGUE 1 intitulé « Contribution à l’histoire ancienne des Pygmées : l’exemple des Aka ». D’entrée de jeu, notre critique s’y livre à des attaques rageuses contre d’autres chercheurs africains coupables de travailler dans le sillage du Professeur Cheikh Anta DIOP. Du reste, ce dernier ainsi que son principal disciple Théophile OBENGA sont affublés du qualificatif de « pères fondateurs » d’une prétendue « idéologie afrocentriste » (p. 227). La suite du texte sur près de cinq pages (pp. 227-231) s’écarte délibérément des idées exposées dans l’ouvrage incriminé de Victor BISSENGUE pour s’adonner à un véritable règlement de comptes dont la cible privilégiée n’est autre que le « présentateur » supposé de l’auteur, l’égyptologue Jean-Charles Coovi GOMEZ (cf. « Considérations et remarques préliminaires »). Soulignons au passage que la préface extrêmement encourageante et constructive de feu Pierre KALCK, juriste, historien, ancien administrateur civil en Oubangui Chari (République Centrafricaine), membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, est purement et simplement passée sous silence par Luc BOUQUIAUX dont l’intention à peine voilée est d’opposer les chercheurs africains indépendants comme Victor BISSENGUE qu’il qualifie indistinctement d’« afrocentristes » à tous les spécialistes européens, accréditant ainsi le soupçon d’un soi-disant antagonisme racial. Il oublie ce faisant que des chercheurs aussi éminents que Jean LECLANT, Hartwig ALTENMULLER, Gunther BRAUER, pour ne citer que ceux-là, considèrent de nos jours comme largement fondée la thèse de l’origine africaine de l’humanité et de la civilisation défendue, arguments scientifiques à l’appui, par les Professeurs Cheikh Anta DIOP et OBENGA au cours du célèbre et désormais inoubliable Colloque international d’Egyptologie du Caire (1974).

Victor BISSENGUE a voulu pour sa part insister sur l’extraordinaire vitalité de la culture des Pygmées en général et des Aka en particulier. Sa contribution à la reconstitution de pans entiers de l’histoire immémoriale des Pygmées Aka déjà connus des Pharaons d’Egypte depuis la plus haute Antiquité demeure irremplaçable. Cette entreprise fort louable mais néanmoins vilipendée par Luc BOUQUIAUX a été encouragée en ces termes par Pierre KALCK : « Il faut se réjouir qu’en cette fin du vingtième siècle, l’identité et l’étrange force culturelle de la population pygmée se trouvent, enfin, révélées, étudiées, présentées » (p. 16). En soutenant non sans une certaine légèreté que l’étude de lexicologie comparée de Victor BISSENGUE « ne sert strictement à rien, sinon à enfoncer à grand fracas une porte ouverte » (p. 234), Luc BOUQUIAUX se méprend d’une part sur le caractère fécond des comparaisons lexicologiques (cf. les travaux d’Emile BENVENISTE), et d’autre part sur la validité et la solidité d’une investigation directement puisée à la source. Il est patent que contrairement à son critique, Victor BISSENGUE est lui-même locuteur des langues dont il procède à l’analyse lexicale. Le problème soulevé par cette controverse purement tendancieuse est celui de l’incompétence notoire de certains chercheurs africanistes qui ignorent tout des langues dont ils se disent « spécialistes », tout en donnant des leçons de transcription, de traduction et même d’interprétation aux Africains.

On s’étonne dans ces conditions que Luc BOUQUIAUX s’évertue de façon autoritaire et quelque peu paternaliste à fournir les « conseils » suivants aux chercheurs africains : « On ne s’improvise pas linguistes et si on veut utiliser  des arguments linguistiques, on s’adresse à des spécialistes (sic). Quand « on consacre une partie de son activité à la défense des cultures africaines » (p. 13), on se soucie d’abord de noter leurs langues avec respect en rendant compte correctement de leurs particularités. Enfin on ne fait pas appel à de prétendus garants qui auraient « pris la peine de lire le manuscrit et apporté les critiques nécessaires » (p. 9) alors qu’ils n’ont aucunement lu et encore moins approuvé le contenu, mais seulement donné leur caution pour la transcription du sango (communication personnelle de Marcel Diki-Kidiri). » (p. 234)

Ces allégations appellent de notre part trois principales remarques :

1 – Les spécialistes de la linguistique historique comparative (Meillet, Benveniste, etc.) soulignent avec force que cette méthode largement éprouvée dans le domaine des langues indo-européennes requiert une compétence spécifique qui échappe à bien des experts en linguistique générale. M. BOUQUIAUX qui ne maîtrise apparemment aucune des disciplines considérées se permet lui-même de se ranger au nombre des « spécialistes » que tout africain qui désire comparer les langues du continent noir devrait nécessairement solliciter. Il ignore ce faisant que le recours à des preuves d’ordre linguistique dès lors qu’elles sont solidement étayées est légitime dans un travail de reconstruction historique. C’est ainsi que s’impose pour la validation du travail entrepris par Victor BISSENGUE l’utilisation de données lexicologiques dûment établies.

2 – En revanche, l’« ethnolinguistique » dont se réclame M. BOUQUIAUX demeure une discipline au statut épistémologique incertain pour ne pas dire douteux. Rappelons à la suite de Ferdinand DE SAUSSURE et de ses continuateurs sérieux que toutes les langues du monde sans aucune exception appartiennent à une tradition donnée,  et peuvent à ce titre faire l’objet d’une étude scientifique rigoureuse. Point n’est besoin de passer un demi-siècle à décrire des langues réputées exotiques, pauvres et relevant exclusivement du registre de l’oralité.

3 – C’est le lieu de rappeler que M. BISSENGUE ne s’est jamais abrité derrière une « caution scientifique » quelle qu’elle soit puisqu’aussi bien son travail de comparaison lexicale ne porte pas exclusivement sur la langue Sango dont M. Marcel DIKI-KIDIRI est un spécialiste incontesté et incontestable. Pour son propos, et pour le but visé par son travail, M. BISSENGUE n’avait nullement besoin de faire appel à de « prétendus garants ». Le recours à une mystérieuse communication ou correspondance personnelle entre Luc BOUQUIAUX et Marcel DIKI-KIDIRI est donc sur ce point précis qui nous préoccupe sans objet et de nul effet. Du reste, le procédé qui consiste à opposer les chercheurs africains les uns aux autres pour ensuite les discréditer comme semble le faire Luc BOUQUIAUX est désormais connu. Il est évident que loin de faire preuve d’un unanimisme de tous les instants les Africains ont parfois des points de vue divergents, ce qui est tout de même normal dans le cadre d’un débat intellectuel ouvert. Ceci n’empêche en rien le respect mutuel et la courtoisie, autant de vertus cardinales que semble ignorer Luc BOUQUIAUX. Se pose ici la question de la phénoménologie de l’inauguralité dont il convient de citer quelques traits significatifs : « [...] L’impossibilité d’inaugurer dans la recherche sans une rupture épistémologique par rapport aux paradigmes existants. Or cette rupture n’est pas possible avec la seule connaissance enseignée par l’Establishment qui défend les paradigmes institués. Il s’agit d’une connaissance travaillant à la reproduction des valeurs établies. [Nominalisme scientifique]. […] L’inauguralité s’ouvre alors comme la seule réponse au péril de l’exclusion. Inaugurer est alors d’autant plus nécessaire pour la science qu’elle crée des théories capables de se concurrencer et d’assurer son incessant procès. Ainsi la question de l’inauguralité convoque d’abord le retour constant de la science sur elle-même, condition de sa survie. 2. »

Dans un souci d’objectivité, de transparence et d’équité, nous mettons ici à la disposition des internautes intéressés par le devenir des « Etudes africaines » les principales pièces du dossier tout en précisant que conformément aux règles déontologiques consacrées par l’usage, les chercheurs africains mis en cause par les écrits hargneux mais dépourvus de toute pertinence scientifique de Luc BOUQUIAUX se réservent naturellement le droit de fournir les réponses qui s’imposent. On doit signaler enfin qu’une « critique » similaire formulée sans preuves ni retenue par Luc BOUQUIAUX contre les travaux linguistiques du Professeur Théophile OBENGA avait fait l’objet d’une réplique foudroyante et argumentée qui est restée curieusement sans suite (cf. ANKH N° 4/5, 1995-1996  « Réponse aux réflexions de M. Luc BOUQUIAUX »).   

 

1. Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées : l'exemple des Aka par Victor BISSENGUE (Paris, Editions L’Harmattan, Collections Etudes africaines, 2004, illustrations, 205 pages).

L'auteur Victor BISSENGUE est diplômé d'Etudes Approfondies en science de l'éducation et de la communication. Il possède un Doctorat de 3e cycle d'études de Cinéma, Télévision, Audiovisuel. Auteur de quelques articles de presse et autres publications, il est témoin et observateur du "phénomène Beaubourg" au Centre National d'Art et de Culture Georges Pompidou (CNAC GP) à Paris depuis 1975.

2. M’BOKA Kiese, « Phénoménologie de l’inauguralité » in Hommage à Cheikh Anta Diop, Paris, Editions Paari, 2004, p. 141

 

 

II - L’OUVRAGE (Résumé, extraits, textes de présentation)

Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées : l'exemple des Aka

Victor BISSENGUE (Paris, Editions L’Harmattan, Collections Etudes africaines, 2004, illustrations, 205 pages)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 - Résumé

Les Pygmées sont considérés comme des descendants de très anciennes populations localisées au paléolithique dans les régions des Grands Lacs : le Rwanda, le Burundi, le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda. Ils descendent tous d’un même ancêtre dont le prototype serait représenté par le spécimen homo sapiens sapiens dit d’OMO I qui lui-même remonte d’après les datations absolues à plus de 130 000 ans. Leur existence est attestée dès la plus haute Antiquité. Pour les Egyptiens de l’époque pharaonique, il ne s’agissait pas de créatures légendaires, mais bien d’hommes à part entière qu’ils prenaient soin de représenter avec toutes leurs caractéristiques ethniques. C’est dire qu’ils savaient faire la différence entre les nains pathologiques et brachymorphes (NEMOU) et les Pygmées (DENEG). En effet, Mérenré 1er, l’un des Pharaons de la VIe dynastie lança quatre expéditions en direction des sources du Nil, plus précisément au-delà de la Nubie, vers le pays de Yam ; il dut disparaître avant la fin de la dernière expédition, et c’est ensuite Neferkaré Pépi II qui accueillit le Pygmée Aka ramené par Herkhouf.

 

L'histoire des Pygmées fascine et trouble aussi bien les spécialistes que les populations qui se différencient d'eux ou qui s'en approchent par curiosité, afin de vérifier le bien fondé des nombreux clichés accumulés depuis la nuit des temps. Cependant pour certains esprits attardés, il s'agirait toujours d'êtres imaginaires ou surnaturels, d'animaux, de nains, etc. et d'autres s'ingénient encore à nier purement et simplement leur existence. Ils apparaîtront enfin comme le possible révélateur de l'état du primitif paléolithique ou "le chaînon manquant". Pourtant, on a bel et bien à faire à des hommes dotés de toutes les capacités qui les élèvent au-dessus de l'animal. Au demeurant, les connaissances dont ils font preuve notamment dans les domaines de la biomédecine, de la zoologie, de la cosmogonie, les placent parmi les meilleurs experts. Les Aka furent également des acteurs économiques de premier plan qui prirent largement part aux échanges commerciaux trans-nilotiques avec les populations voisines.

 

Dans l'état actuel de nos connaissances, toute l’historiographie, toute la science, replacent les Pygmées dans le foyer de départ, c’est-à-dire parmi l’homo sapiens sapiens. Linguistiquement et culturellement, ils ne peuvent pas être distincts des autres habitants de l’Afrique. Ils ont toujours développé des relations étroites, surtout économiques, partagé leurs connaissances médicales (pharmacopée, soins, guérison), avec leurs voisins. C’est auprès d’eux, et depuis plus de trois mille ans, que les botanistes, les écologistes, les sociétés forestières, les musiciens, les missions scientifiques, les chasseurs et bien d’autres voyageurs ainsi que des chercheurs de "denrées rares" (animaux et peaux d’animaux, ivoire, or, bois, etc.), se tournent pour recueillir de précieuses informations.

 

Les Pygmées sont les dépositaires d'un grand nombre de connaissances qui témoignent d'une rare maîtrise des éléments constitutifs aussi bien de la nature que de l'univers. Ils sont cependant considérés comme des reliques de populations primitives qu'il s'agirait d'étudier, de sauver, de préserver, d'assimiler, de visiter.

Ils rencontrent ainsi des modes de vie nouveaux qui se traduisent par des problèmes d'éducation, de formation, de travail, de santé, d'urbanisation, d'évangélisation, mettant en péril leur identité et leur survie. Les Pygmées ont pris conscience de leur situation actuelle; en effet, ils redoutent plus que tout la négation de leur citoyenneté et la tendance à vouloir les infantiliser et les diriger. Ils ont leur mot à dire et le clament tout haut.

 

 

2 - Extraits

Extrait 1 : L'image des Pygmées d'après les sources historiques anciennes

 

Le Pygmée n'est pas dévalorisé dans la tradition. Considéré comme surnaturel et mystique, tout souverain des temps anciens veut l'avoir près de lui. Il accède aux objets sacrés pour les temples et les trônes. La simple présence permet de concilier la grâce du Très Haut. Cette présence préserve le roi des esprits maléfiques. C'est aussi pour contenir les forces maléfiques, par conséquent, dangereuses.

La vertu et le bonheur d'accueillir le Pygmée Aka ne sont pas perçus par tout le monde, y compris Herkhouf qui attend du Pharaon des récompenses bien plus importantes que celles obtenues par l'envoyé du Pharaon Isesi Djedkarê vers la fin de la VIe Dynastie. Le problème de degré de connaissance se pose. La réaction du jeune Pharaon qui est un initié représentant à la fois le pouvoir temporel et intemporel, illustre son esprit curieux et son avidité du savoir. Le Pygmée offre l'occasion exceptionnelle qui permet de restituer la dimension absente de la cour royale. Le message du souverain ordonne dans les détails les conditions du transport du Pygmée Aka et conclut : « Sa Majesté te pourvoira plus richement que ne fut pourvu jadis le Conservateur des Sceaux Divins Bar-Wer-Djed au  temps du roi Isesi; car il importe grandement à Sa Majesté de voir ce nain ».

 

De tout temps, les Pygmées ont occupé une fonction particulière auprès des souverains. Ils représentent pour le Pharaon, des intercesseurs auprès de la puissance divine et la force cosmique. On les retrouve donc à la cour comme "danseurs de Dieu", musiciens, chanteurs, imitateurs, comme ceux qui éloignent les génies maléfiques qui affaiblissent le roi. Leur musique réjouit le cœur du pharaon, tout comme l'on dit "la musique adoucit les mœurs". Ils sont par ailleurs employés dans des ateliers d'orfèvrerie. Des auteurs comme Leca et Montet rapportent que les premières opérations étaient accomplies par les hommes de taille normale alors que les travaux de finition, le polissage, le montage, étaient réservés aux nains. Ces orfèvres venaient de la Nubie comme l'or lui-même et qu'ils étaient par conséquent des Pygmées. Ils figuraient déjà sous le nom de "Aka", sur les bas-reliefs de la VIe dynastie de l'Ancien Empire égyptien. Des documents datant surtout des 11e et 12e dynasties soulignent le rôle et la place de la divinité Bès représentée sous les traits du "Pygmée Aka" déjà bien connu sous la sixième dynastie avec notamment Mérenrê I et Néferkarê Pépi II. Bès est cette divinité en Egypte qui a fait l'objet du culte de fécondité, de l'amour; c'est le protecteur contre le mal et celui qui veille sur les femmes en couches.

 

Lalouette note dans ses Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Egypte, les « Egyptiens avaient remarqué que les Pygmées qu'ils connaissaient (et qui étaient très recherchés par la cour d'Egypte, pourvus d'honneur: l'un d'eux fut maître de la garde-robe de Pépi II) pratiquaient des danses rituelles au lever du soleil; pour cette raison ils furent associés au culte solaire

Serge Bahuchet fait observer par "L'invention des Pygmées" : «Pas plus que Schiaparelli, Maspéro ne traduit "danga" par ''Pygmées'', mais il apporte la présence du Danga dans une formule funèbre des Pyramides, où celui-ci représente l'âme du défunt Pharaon qui va danser devant Osiris ».

Il importe de noter que le terme égyptien ''DNG'' (deneg) traduit par ''nain'' et rapporté pour ''Pygmées'' (mot grec signifiant haut d'une coudée), ne rend pas la réalité de l'existence de cette population reconnue et révélée par les textes anciens et actuels. Le mot nain se dit "NMW" (nemou). Il n'y a pas de confusion possible.

 

 

 

Extrait 2 : La désignation "Pygmée Aka" et "Pays des esprits".

 

La lettre du Pharaon Neferkarê Pépi II envoyée à Herkhouf fait apparaître, au sujet des Pygmées, une expression égyptienne sur laquelle nous nous interrogeons : « Pays des Esprits ».

L'étymologie et l'approche de la conception cosmogénétique de l'homme chez les Egyptiens permettent de suggérer une explication religieuse.

Le composé humain est constitué de neuf entités ontologiques (1). Considérons toutefois les quatre éléments suivants qui nous semblent les plus essentiels :

 

le Khat                    h3t ou corps corruptible

 

le Akh                             3h  qui est l'esprit immortel et lumineux du Défunt;

 

le Ba                                 b3  l'âme volatile protectrice du Défunt;

 

le Ka                                   k3  la force vitale, le réservoir des énergies inépuisables.

 

L'ibis à crête représente, on l'a vu, « la puissance spirituelle lumineuse et inépuisable, l'esprit des défunts ».

La transcription du signe hiéroglyphique étant :    

il rend le son akh; le signe censé représenter le "placenta" serait en fait le tamis (o)  qui fait fonction de complément phonétique.

Nous avons par ailleurs l'expression :                          

T3 3hw « le pays des esprits », l'Afrique profonde, qui coïncide avec T3 Ntrw « le pays des dieux ».

 

Le nom Aka, qui s'applique aux Pygmées, se rapporte à l'idée que les Egyptiens de l'époque pharaonique se faisaient d'eux. Neferkarê Pépi II désigne le Pygmée et le situe dans un espace géographique en ces termes : « danseur des dieux qui réjouit le cœur », « Pays des Arbres », «Pays des Esprits» (T3 3hw).

La divinité apparentée aux Pygmées appelée Bès fut attestée dans les textes égyptiens dès l'Ancien Empire.

 

Le terme Aka provient vraissemblablement de la racine 3h qui est le radical insécable en Egyptien ancien et dans de nombreux idiomes négro-africains (2). On aurait donc le schéma suivant: 3h (AKH) qui donne "AKA", et implique "BA(Y)AKA" c'est-à-dire "Les AKA". La particule préfixale BA exprime le pluriel en BANTU, comme d'ailleurs dans ce même terme : NTU = homme / BA-NTU = les hommes. Bayaka étymologiquement signifierait "les esprits". Ce qui revient à écrire :

 

3h (AKH)  ->  AKA  =>  BA (Y)AKA  =>  Les AKA.

 

« Les Egyptiens connaissaient les Akka sous le nom qu'ils portent encore, car Mariette-Pacha l'a lu à côté du portrait d'un nain sculpté sur un monument de l'ancien empire ». [Quatrefages, Les Pygmées, 1887, p. 25] Ce passage cité par Quatrefages de Bréau renvoie à l'anthropologue (et docteur en médecine) Hamy Ernest-Théodore dans son - "Essai de coordination des matériaux récemment recueillis sur l'ethnologie des Négrilles ou Pygmées de l'Afrique équatoriale" (3).

Quatrefages souligne l'importance de la première rencontre d'un explorateur européen avec le Pygmée connu sous le nom "Akka", tant décrit ou dépeint à travers le temps : « C'est Schweinfurth qui a eu l'honneur de démontrer ce que le mythe d'Homère cachait de réalité, et de justifier les paroles d'Aristote... C'est à la cour de Mounza qu'il découvrit cette race naine, encore appelée dans le pays du nom d'Akka que Mariette avait lu à côté du portrait d'un nain, sur un monument de l'Ancien Empire » (1887 : 253).

Le voyageur venu d'Europe qui s'est approché le plus près des Pygmées fut en effet Schweinfurth. Il s'est rendu à la cour de Mounza et a rencontré le Pygmée Aka dont il parle dans son ouvrage. (Au cœur de l'Afrique: 1868-1871. Voyages et découvertes dans les régions inexplorées de l'Afrique centrale) :

« J'ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe qui date de milliers d'années. Sans perdre de temps, je commence son portait... Nous y arrivons si bien qu'au bout de deux heures le Pygmée est esquissé, mesuré, festoyé, comblé de cadeaux et soumis à un minutieux interrogatoire.

« Son nom est Andimokoû; il est chef d'une petite colonie établie à une demi-lieue de la résidence royale. J'apprends de lui-même que le peuple auquel il appartient s'appelle Akka.

«J'ai su plus tard que ce peuple habite, au sud des Mombouttou (Mangbettou), une grande province située à peu près entre le premier et le deuxième degré de latitude nord. Une partie de la nation reconnaît l'autorité de Mounza qui, jalouse, d'accroître la splendeur de sa cour par tous les moyens possibles, a contraint plusieurs familles d'Akka à venir demeurer auprès de lui. » [1875, Tome 2 : pp. 110, 113]

 

Une approche de l'étymologie du nom Akka est donnée par Simha Arom et Jacqueline M.C. Thomas:

« Le terme semble être, sinon le nom propre des Pygmées, du moins un qu'eux-mêmes s'attribuent volontiers et qui fut repris souvent par les voisins pour les désigner; il remonte à l'antiquité égyptienne et se retrouve aujourd'hui en usage depuis le nord-est du Zaïre jusqu'au sud du Cameroun. Le vrai nom des Pygmées de la Lobaye, qu'ils soient nommés 'Bàmbèngà par les Ngbaka, Yàndèngà par les Monzombo, 'Bàkòlà par les Isongo, le nom qu'eux-mêmes s'attribuent est Aka (mòáká / bàáká ~ bìáká) ». [Les mimbo, génies du piégeage, et le monde surnaturel des Ngbaka-mabo, 1974, p. 96]

Paul Monceaux rapporte un témoignage encore plus ancien :

« A Beni-Hassan en Egypte, sur une tombe de la VIe dynastie, on peut voir, figurant dans une peinture relative aux notions acquises, un nain négroïde. Tout à côté de lui, on lit le mot "Akka", nom qui désigne aujourd'hui encore l'un des plus importants groupes pygmées d'Afrique équatoriale ». ["La légende des Pygmées et les nains de l'Afrique équatoriale'' in Revue Historique, Paris, Tome XLVII, septembre-décembre 1891, p. 64]

Des voyageurs, des explorateurs, des scientifiques, ont rencontré les "hommes à petite taille". Qu'ils se dénomment Aka, Babenzélé, Bayaka, Bambuti, ou qu'ils portent des noms attribués par d'autres peuples, ou encore des sobriquets, les Pygmées existent. Ce sont des hommes et des femmes dont les descendants sont venus, à Paris à la Grande Halle de La Villette en France, le jeudi 5 juin 1991 pour repartir en Centrafrique, dimanche 16 juin 1991 (4).

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1 - Les entités ontologiques sont au nombre de neuf : Khat, Akh, Ba, Ka, Khaibit, Sekhem, Ren, Ib, Sahou.

2 - La contribution de Jean-charles C. Gomez (philosophe, historien) nous a été précieuse pour l'hypothèse sur l'étymologie de AKA et la démonstration linguistique. [cf. "La signification du vocable AKHU en Egypte ancienne et en Afrique noire contemporaine" in Ankh N°3, juin 1994, pp. 83-113, note infrapaginale - et plus explicitement la note infrapaginale, p. 94]

3 - Document rare mais disponible à la Bibliothèque Nationale de France sous la référence : Paris, impr. de A. Hennuyer, 1879. In-12, 24 p [8°03.462. (Extrait des Bulletins de la Société d'Anthropologie de Paris, séance du 5 février, 1879). Cet ".Essai de coordination des matériaux récemment recueillis sur l'ethnologie des Négrilles ou Pygmées de l'Afrique équatoriale" existe sous sa forme originale : Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, 1879, II: 79-101.

4 - La venue des Pygmées Aka à Paris (Grande Halle de la Villette) en juin 1991 a donné lieu à un film : Pygmées à Paris, Film de Mark Kidel, 16 mm, 45 mn, 1992. Coproduction: Les Films d'Ici, La Grande Halle de la Villette, La Sept, la BBC. (Nous avons participé ici pour la traduction en français d'une séquence filmée où les Pygmées s'expriment dans la langue sango).


 

Extrait 3 : Le Pygmée ou "Négrille" : à propos des stéréotypes raciologiques

 

A propos de la prétendue "race Négrille" et de ses caractères bio-somatiques héréditaires, il importe de reproduire intégralement le texte ci-après. [HAMY, 1879]

 


Ces allégations pseudo-scientifiques se passent de commentaire en ce sens qu'elles nous renseignent de façon édifiante sur les préjugés racistes dont plus d'un "anthropologiste" de l'époque coloniale avait peine à se défaire.

Le périodique français, Le Monde diplomatique (août 2000), rend compte du phénomène dans ses colonnes sous le titre "Ces zoos humains de la République coloniale", et en son sous-titre significatif, "Des exhibitions racistes qui fascinent les européens", et qui se résume ainsi: "Comment cela a-t-il été possible ? Les Européens sont-ils capables de prendre la mesure de ce que révèlent les "zoos humains » de la culture, de leurs mentalités, de leur inconscient et de leur psychisme collectif ? Double question alors que s'ouvre enfin, à Paris, au cœur du temple des arts - le Louvre -, la première grande exposition sur les arts premiers."

 

Au demeurant, de nombreux travaux ont été consacrés aux Pygmées. Nous nous limitons à quelques cas remarquables qui relèvent des domaines à la fois ethnologique, anthropologique, génétique et théologique.

Des auteurs comme le Père Schmidt affirment que les Pygmées appartiennent à une race unique, la plus primitive de toutes, qu'ils constitueraient la souche la plus ancienne, souche qui se serait ultérieurement différenciée, vers l'Est en donnant naissance aux Négritos et, vers le Sud en formant les Bochimans; d'autres n'admettent pas que l'on considère les Pygmées comme les plus anciens représentants de l'humanité; ils attribuent la petitesse de la taille à leur genre de vie dont le caractère par la suite s'est radicalement fixé.

Dans une publication parue à Moscou, Les races humaines, Mikhail Nestourkh rapporte :

« Le problème de l'origine des Pygmées présente un grand intérêt tant pour l'anthropologie ethnique (science qui a pour objet la genèse des races) que pour la doctrine de l'anthropogenèse en général.

« Depuis longtemps, les anthropologues se livrent bataille autour de cette question. Les savants réactionnaires veulent voir les Pygmées la plus ancienne et la moins évoluée des races humaines, une espèce presque simiesque que l'histoire a vouée à l'extinction.

« Les études menées à ce sujet par l'anthropologie soviétique ont entièrement démontré l'inanité scientifique et le fond réactionnaire de cette thèse. Les groupes occidental et oriental des Pygmées ont tous les deux une vitalité remarquable et ne présentent aucun signe de dégradation. Biologiquement, ils ne le cèdent à aucun type anthropologique et sont aussi aptes que les autres au progrès culturel.

« En même temps, les anthropologues soviétiques ont soumis à une critique serrée l"hypothèse qui prétend que les Pygmées sont les ancêtres de l'humanité… D'une façon générale, les Négrilles ressemblent beaucoup à leurs voisins noirs : ils ont comme eux la pigmentation le plus souvent foncée, la chevelure crépue, le nez très large et le front bombé.» [Les races humaines, Moscou, pp. 83-84].

 

Bernard Heuvelmans avec Les bêtes humaines d'Afrique relate les "découvertes" de Gaspar Mollien qui visitait en 1818 le Tenda Maïe dans le Fouta-Djallon en Guinée. Ce dernier découvrit aux sources de la Gambie et du Sénégal, une population remarquable par la petitesse de la taille. Douze ans plus tard, le baron Georges Cuvier, réfute cette idée, et continue à chercher le "maillon manquant". Selon ses propres termes, Heuvelmans souligne la démarche du célèbre naturaliste français :

« Il put donc encore, sans craindre le ridicule, donner à la légende des Pygmées une explication naïve, que bien des faits peu connus démentaient pourtant. Après avoir, dans son discours sur les révolutions du globe (1832), pourfendu sans merci "les cynocéphales, les sphinx et les satyres des anciens naturalistes" qui ornaient les monuments d'Egypte, il se contenta d'ajouter négligemment : L'habitude d'y représenter dans un même tableau des hommes de tailles très différentes - le roi ou le vainqueur gigantesque, les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits - aura donné naissance à la fable des Pygmées.» [cf. Les bêtes humaines d'Afrique, Paris, Plon, page 378]

 

Au nom de la science, des populations africaines - tout particulièrement les Pygmées et les Bochimans - considérées comme le "chaînon manquant" de l'évolution entre l'animal et l'homo sapiens sapiens subirent des traitements les plus humiliants, les plus sordides et les plus inhumains. Elles connurent les tests de vérifications anthropologiques, les dissections en laboratoires, l'empaillage, des exhibitions, des expositions in situ (foires, cirques, zoos, musées, expositions universelles ou internationales). Les points forts se situent autour des années 1870, 1900 et 2000 en Allemagne et en France. L'Autre devient le sujet d'études et d'expositions; des disciplines telles que l'anthropologie physique, l'ethnographie, la raciologie étaient alors à la mode. Ce qui conduit à l'exploration systématique des régions et des zones (colonies, dépendances) où demeurent des "sauvages", des "populations purement naturelles". Les spectacles ethniques ou exotiques y compris la reconstitution en métropole des villages, des familles entières, et les fruits de conquêtes, connurent de francs succès à Paris, à Londres, à Bruxelles. Certains cas firent scandale et prirent une dimension internationale.

 

1 - Guy Philippart de Foy et Serge Bahuchet soulignent dans Les Pygmées d'Afrique centrale les préoccupations de certains auteurs qui ont voulu approcher les Pygmées :

Les premiers chercheurs se lancèrent à la découverte du "degré le plus ancien accessible à nos connaissances de l'échelle de l'évolution de l'homme". D'autres perspectives furent envisagées comme certaines "vérifications" théologiques sur le "monothéisme" primitif prêté aux Pygmées et sur la pratique de leur monogynie, preuve de leur pureté originelle.

Le Pape Pie XI lui-même subventionna en 1923 une expédition en Centrafrique, menée par les R.P. Schebesta, Schumacher et Vanoverberg, pour l'étude des groupes Pygmées.

Le R.P. Schmidt, directeur du Musée Pontifical du Latrau, fondateur de l'"Ecole culturo-historique'' de Vienne et de la revue Anthropos fut à l'origine de nombreuses expéditions qui ont sillonné différentes parties du monde; on retrouve le R.P. Schebesta pour les Pygmées de l'Ituri et les Sémangs de Malaisie, le R.P. Schumacher pour les Pygmées du Rwanda, le Docteur Lebzelter pour les Bochimans, les RR. PP. Koppers et Gusinde pour la Terre de Feu, et le R.P. Vanoverbergh pour les Négritos des Philippines.

 

2 - À Saint Louis aux Etats-Unis d'Amérique, en 1904, il fut organisé l'Exposition Universelle où l'anthropologie tînt une place majeure. L'homme devait se pencher non seulement sur ses propres inventions et productions, mais aussi se mettre en scène à travers des échantillons représentatifs d'êtres dits ''primitifs''. on retrouva parmi ceux-ci, des Esquimaux d'Alaska, des Aïnous du Japon, des Aettas des Iles Philippines, des Apaches d'Amérique du nord, des Zoulous d'Afrique australe, des Baloubas et des Pygmées du Congo. Cependant, «l'homme moderne, occidental, était dispensé d'étude in vivo». (cf. p. 28) Mais l'histoire la plus frappante fut celle de l'un des douze Pygmées appelé Ota Benga qui a été tour à tour, captif au Congo, compagnon de l'aventurier et missionnaire Samuel Phillips Verner, sujet de curiosité au Muséum d'histoire naturelle de New York.

Ota Benga (Binga) dont l'homonymie veut dire en langue bantu et précisément en AKA "bienvenue, ami", né au Congo (ex Belge) en 1881 avait une femme et deux enfants. Capturé en 1904, enchaîné, mis en cage par le chercheur évolutionniste, il fut présenté au public avec d'autres espèces de singes - des chimpanzés, un gorille appelé Dinah et d'un orang-outan appelé Dohung - comme "le lien transitionnel le plus proche de l'homme". Le directeur évolutionniste du zoo, le Dr William T. Hornaday prononçait des discours pour dire à quel point il était fier d'accueillir cette forme transitionnelle dans son zoo et traitait Ota Benga exactement comme n'importe quel animal. Il fut ainsi exhibé avec les singes mis en cage au zoo de Saint Louis, connut l'orphelinat et l'errance, servit d'attraction dans des foires. On pouvait lire sur une pancarte l'inscription suivante :

 

« OTA BENGA, Pygmée africain / Age: 28 ans. Taille: 1,52 m. Poids: 46,70 kg / Originaire de la rivière Kassaï, Etat indépendant du Congo, / Afrique Centrale / Amené par le Dr Samuel Ph. Verner / Présenté tous les après-midi du mois de septembre. » [cf. p. 227]

 

Les invités à la manifestation qualifiée d'''université de l'homme'' subirent par ailleurs le ''supplice des essais pour sauvages'' et les ''Journées de l'anthropologie''. Ce qui les conduisit à se soumettre tout au long de l'été "aux attouchements de la foule". Ces hôtes «étaient préparés au contact des dynamomètres, sphygmomanomètres, céphalomètres, esthésiomètres, pantographes, sphygmographes et mètres à ruban». Mais il fallait attendre le premier décembre 1904 pour que la foire fermât définitivement ses portes. A partir de ce moment, les invités du département d'anthropologie, y compris les Pygmées, pouvaient porter des vêtements plus appropriés au climat. Pour les spécialistes, les vêtements « auraient gêné les fonctions normales de la peau nue, ce qui aurait entraîné des conséquences graves sinon fatales » Les hôtes quittèrent enfin Saint Louis. Après mille péripéties, les Pygmées regagnèrent leur pays où l'on retrouva leurs traces en mai 1905 sur le Kassaï au Congo.

Ota Benga passe douze ans aux Etats-Unis (1904-1916). Traqué, fatigué, démuni et sans espoir de trouver un billet de bateau pour l'Afrique, il décida un jour de construire lui-même le pont entre sa terre natale, son passé et son imaginaire à travers des danses et chants rituels. Sentant le moment de partir proche, Ota Benga chasse les enfants qui avaient pris l'habitude de venir jouer avec lui. Il se déshabille, ne gardant qu'un pagne, se retrouve maintenant seul autour d'un grand feu qu'il a fait. « Alors que s'étirent les ombres de l'après-midi, il va chercher le revolver caché dans le foin de la remise à voitures, et, sans cesser de chanter, pointe contre son cœur et tire. » [cf. p. 271] Le corps d'Ota Benga repose désormais à Lynchburg en Virginie où il s'était éteint ce 20 mars 1916 à 17 heures.

 

 

Extrait 4 : Les citoyens Aka témoignent et racontent

De la question de l'appellation "Pygmée" et de l'affirmation de la citoyenneté

Mathurin Bokombé utilise le terme "Pygmée" lorsqu'il doit s'exprimer en français.

A la place du mot Pygmée ou d'autres formules qui s'appliquent à eux, la préférence va pour des expressions comme : centrafricains - citoyens centrafricains - citoyens de Bayanga, ou Babenzélé. L'appellation courante en sango qui est "Bambénga" n'a jamais été employée : elle est considérée comme péjorative.

La conversation avec les Bayaka devait se poursuivre comme Mathurin Bokombé le souhaitait en sango, langue officielle de la République Centrafricaine (au même titre que le français).

Les Bayaka vivent près de Bayanga, dernière localité importante avant la frontière du Congo, région de la forêt dense arrosée par la Sangha. Ils se dénomment aussi Babenzélé tout en marquant leur différence avec les voisins Bagombé qui vivent sur le territoire camerounais.

Pour nous faire comprendre d'une autre manière, Mathurin Bokombé, l'un des Pygmées invités à Paris, l'exprime en langue sango en partant d'une situation plus concrète, plus illustrée : la pratique d'une danse observée dans les deux communautés.

 

Böon! na mbâgë âsitoayëen äpë?! Töngana dôdô alêngbi na mbênî mbâ mo äpe, ayeke "réussir" äpe. Mo ? Böon, ayeke "habitude" âla manda na ködörö âla, bon! angbâ da. Mo tënë awe? Böon! ködörö mbâ mo, mo pêe tîtene mo hînga dôdô äpe. Mo tënë awe? Böon kôme fadësô ë yeke lâsô ûse: Bangombe ayeke da, Babenzele ayeke da. Böon, parsekê Bangombe ayeke "camerounais", bon! Babenzele ayeke "centrafricain". Mo tënë ?

Bon! Voilà ce qui se passe du côté des citoyens. Si la danse qui se mène ne convient pas à ton voisin, il ne pourra pas la réussir. Vois- tu ? Bon! C'est une question d'habitude : quand on l'a apprise dans son pays, on continue à la pratiquer. As- tu compris ? Tu ne peux pas prétendre connaître la danse que mène le citoyen d'un autre pays. As- tu compris ? Bon! D'autant plus que nous formons deux entités distinctes : il y a le Bangombé d'une part et le Babenzélé d'autre part. Bon! Le Bangombé est camerounais et le Babenzélé est centrafricain. Vois-tu ce que je veux dire ?

 

Böon! "Deuxième question" : töngana dôdô mbâ mo, mo pêe tîtene mo yôro terê mo na äpe parsekê mo hînga dôdô ôko äpe. Töngana âBangombe ahë dôdô, ë pêe tîtene ë gue ë na äpe; ë yeke ë na , ë yeke bâa ë na . Böon! töngana ë, ë sâla dôdô ë, Bangombe agä bâa na , agä na . Böon, lo yeke sâra tënë na âmbâ lo . tene "tel"   töngasô, ayeke na ködörö , mo pêe äpe?!

töngana atene zengi, parsekê zengi, dôdô na ë ôko, lo yeke lêgë ôko kôme ayeke na Bangombe, kôme ayeke na ë âCentrafricain. Mo tënë awe? Dôdô ë alêngbi terê ôko, töngana zengi. "C'est ça la question".

Bon! Deuxième question :  tu ne peux pas t'intégrer dans une danse qui est propre à un  citoyen étranger, parce que  tu en ignores les subtilités. Quand les Bangombé font une danse, nous ne pouvons  pas y prendre part; on se contentera de l'écouter et de la voir se dérouler. Bon! si c'est  nous qui menons la danse, le Bangombé viendra voir et écouter;bon! il en parlera à ses congénères. Si on te raconte qu'il existe telle danse dans tel pays,  tu ne pourras donc pas  prétendre savoir évoluer sur le rythme !

S'il s'agit du "zéngi",  parce que c'est la même chose de part et d'autre, on dansera de la même  façon chez les Bangombé que chez les Centrafricains. As- tu compris? La seule danse de chez  nous semblable à la leur  est le zéngi. C'est ça la question (C'est la réponse à la question posée).

Les occasions de réjouissances rapprochent les gens, les liens se tissent et nourrissent les alliances matrimoniales. Les Pygmées pratiquent la monogamie. Le mariage se fait habituellement par l'échange de femmes entre deux groupes et il n'y a pas de versement de dot. Les Bayaka Babenzélé ont des rapports privilégiés avec leurs voisins camerounais appelés Bangombé; ils sont apparentés. Ainsi, les unions sont assez fréquentes entre les deux communautés. Elles pratiquent les mêmes rites, surtout ceux qui sont liés au zéngi, à la chasse, à la récolte du miel - Zéngi est l'esprit de la forêt - ézéngi : la cérémonie ou le déroulement de la cérémonie liée à l'esprit de la forêt.

N. Ballif dans Les Pygmées de la grande forêt (p.119) écrit : "En 1910, l'administrateur Georges Bruel avait étudié les Pomo de Ndoki en aval de l'Ouesso (République du Congo). Ils appelaient les Pygmées de cette région, les Babenzélé ou «les gens d'en haut» (en amont sur la rivière) - Par opposition, on a le terme Baka-Basèse  «les Aka d'en bas» (ainsi les Pygmées situés plus à l'Ouest nomment ceux qui sont à l'Est, et c'est par exemple, les Aka de Ndèlè pour désigner ceux de Bakota) - Les Pygmées de la Lobaye et de la Sangha se nomment les uns les autres Bayaka ou Baka, le préfixe «Ba» étant la forme du pluriel".

Chaque groupe de Pygmées donne un nom à l'autre. Les voisins non-pygmées et les chercheurs dans leurs contacts attribuent également des noms qui ne sont pas toujours pris en compte par les intéressés; ces noms créent parfois de la confusion difficile à démêler (exemple: Bayaka, Aka, Baka, Baaka, Babenzélé, Bangombé, Babinga). « A 250 kilomètres de la Sangha, les Bayaka de la Lobaye avaient des mots identiques à ceux des Babenzélé, mais ces derniers dont ce nom leur a été donné par les Pomo leurs voisins, s'appellent eux-mêmes Bayaka.» (N. Ballif, p. 212)

Jacqueline M.C. Thomas et Serge Bahuchet dans leur Encyclopédie des Pygmées Aka, fascicule I (p.23), précisent : « Les Aka s'identifient comme différents d'autres Pygmées dit Babenzélé. Mais en fait, ces derniers sont simplement les voisins Pygmées aka occidentaux dont chaque groupe a connaissance. Le terme Babenzélé est toujours utilisé par un groupe aka pour en désigner un autre situé plus loin vers l'Ouest. Cependant, les Pygmées vivant dans les vallées de la Badingué et de la Sangha, tout en se désignant Aka, acceptent ce nom de Babenzélé pour se désigner eux-mêmes

 

La Revue de Survival International, Ethnie (N°6, 1987, p. 30) rappelle une disposition légale contenue dans le préambule de la constitution de la République Centrafricaine qui vise tous les habitants : « Il n'y a en Centrafrique ni sujet ni privilège de lieu de naissance, de personne ou de famille ». Un décret de 1966 précise d'ailleurs qu'est interdite « toute mention dans les actes officiels ou sous seing privé, imprimés, formulaires administratifs ou privés, de race, de tribu ou d'ethnie ».

 

Les Bayaka sont citoyens et ambassadeurs de la République Centrafricaine à l'étranger et ils tiennent à le faire savoir :

a) - Mathurin Bokombé :

- Ë na Parïi sâla dôdô ë, âsitoayëen Bayanga.

Ë yeke lâkûê sâra kua ë parsekê ë yeke "Centrafricain". Ë löndö ayo; ë sâra ngîâ ë na ôko.

E na na Parïi sâra kötä ngîâ na âmbunzû! âzo tûu tûu agonda ë âsitoayëen "Centrafrique". "On est toujours en Centrafrique".

- Tënë kua : âzo güëngö na ngonda ayeke da. Mo tënë ? Azo güëngö na ngonda ayeke da. Azo amanda likôlo ayeke da. Azo asâla kua na ködörö ayeke da. Kôme na ë ge na "Centrafrique", âzo ague na likôlo ayeke da, âzo ayeke fâa yäkä ayeke da, âzo ayeke gue na ngônda ayeke da, âzo ayeke sâla nzönî da ayeke da. Bon! mbï yeke yângâ mo.

- Nous sommes à Paris pour faire la danse de chez nous, citoyens de Bayanga (une ville de la région de la Sangha).

Nous sommes toujours à pied d'œuvre parce que nous sommes centrafricains (jouant nos rôles). Nous sommes partis de loin, nous venons nous amuser ensemble.

Nous sommes à Paris pour une grande manifestation pour réjouir le cœur des Blancs. Tout le monde nous félicite, nous, citoyens de Centrafrique. On est toujours en Centrafrique.

- A propos du travail : il y a des gens qui vont à la chasse. Il y a ceux qui apprennent à l'école. Il y a ceux qui travaillent en ville. Chez nous en Centrafrique, on a des gens qui vont à l'école, des gens qui cultivent, des gens qui vont à la chasse, des gens qui construisent de belles maisons. Bien! J'écoute ce que tu as me dire.

b) - Balonyona :

E yeke "Centrafricain". E â "Centrafricain" laâ ë ge . Ayeke ködörö âmunzû laâ

Bon! Mo laâ mo mû ë na Yâdûmbë; ayeke nzönî mîngi. E yamba mo mîngi; ayeke nzönî mîngi. ayeke ködörö ë, ngbanga tîtene ë mû kamënë na mo äpe.

Nous sommes Centrafricains. Nous sommes venus ici en tant que Centrafricains. Ici, c'est le pays des Blancs.

Il va de l'honneur de notre pays. Il ne faut pas te décevoir (s'adressant au Chargé de mission M. Djamani venu les accompagner).

C'est toi qui nous as emmenés de Yadoumbé; c'est très bien. Nous t'honorons beaucoup; c'est très bien. Il va de l'honneur de notre pays. Il ne faut pas te décevoir.

 

 

De l'égalité de traitement ou toute peine mérite un salaire

Les Bayaka ont une conscience de la justice et de leur devoir. Mais quand il le faut, ils revendiquent haut et fort leur dû et leurs droits :

Alphonse Mossombo : 

Me, veremäan, "coup" ayeke sïönï na ë lâkûê,... mbï laâ mbï yeke sâla tënë ; mbï Alphonse Mosombo mbï tene, kôme âla sâla töngasô, me veremäan âbabâ, ë yeke na ngonzo mîngi ngbanga lâkûê ë gue na dôdô na Nola, ë gue dôdô na Berberati, me ë de wara kadöo äpe zûsûka "présent" ; tënë agä amarakêe na mbëtï.

Mais vraiment, le tort qui nous a été souvent infligé,... c'est moi qui parle, moi Alphonse Mossombo, je le dis : compte tenu de ce qui est arrivé par le passé, avec tout le respect que je vous dois, nous sommes fâchés parce que bien souvent nous allions danser à Nola, à Berbérati, mais nous ne recevions aucun cadeau jusqu'à ce jour. Cette affaire a été enregistrée dans un document.

 

 

De l'éducation et de la relation avec l'esprit des aïeux

Mathurin Bokombé s'attache à souligner les différentes formes d'apprentissage, et d'éducation spirituelle.

Les Pygmées Aka d'où est issu le groupe Bayaka ou Babenzélé ont la notion du Dieu Suprême et unique appelé Nzambi. Ils sont respectueux des mânes et des ancêtres qu'ils sollicitent pour leur bienveillance et leurs faveurs pour la réussite de toutes les activités qu'ils mènent.

a) - Dôdô ë âkötarä ë adö, laâ; mo babâ mo afa na mo kodë kua , forosemäa mo môlengê mo dutï "content".

Töngana mo môlengê mo amû pekô mo yeke sâra. Töngana mo sâra kîrîkiri na babâ mo, babâ mo ayeke fa na mo "conseil".

Notre danse vient d'une pratique lointaine de nos ancêtres. Partant de ce fait, si ton père t'apprend cette forme d'activité, il va de soi qu'enfant, tu en seras "content" (ravi). Si toi, tu mettais au monde un enfant, il suivrait tes pas. Si tu agis mal, n'importe comment avec ton père, il te donnera des "conseils".

b) - Les AKA font montre de sagesse et de connaissances profondes à travers toute activité comme la danse, les chants, les contes, les récoltes, la pêche, la chasse. Bokombé nous confie par exemple :

Mbênî dôdô ayeke, atene, , eh... soo. Soo ayeke dôdô âkôlï. Wâlï asï da äpe. Akôlï adö ngbii, na miliëe . Mo bübä zo mo da äpe! Ayeke dôdô âkötarä adö giriri ; ayeke fadësô äpe. laâ ë yeke manda na pekô âla yeke yeke tîtene ë gue na ndâ âla sâla na dôdô . Mo tënë awe ?

Il existe une danse appelée, euh…"soo". Soo est une danse réservée aux hommes. Les femmes ne prennent pas part. Les hommes danseront jusqu'à minuit. Un simple d'esprit n'y met pas les pieds. C'est la danse que pratiquaient jadis nos aïeux; elle n'est donc pas récente. C'est ce que nous essayons d'apprendre en suivant tranquillement leurs pas qui doivent nous mener finalement à la connaissance pratique qu'ils avaient de cela. As-tu compris ?

 

 


Cartes et légendes :

 

 

Peuplement d'Afrique - carte des migrations des populations négro-africaines à partir de la région du Haut-Nil et des Grands Lacs (d'après C.A. DIOP)

 

 


 

Carte relative à l'origine préhistorique des Pygmées

1- Berceau nilotique commun : à ce stade, le processus de séparation des langues, ainsi que la formation des différents groupes humains ne sont pas achevés. - 2- Du Soudan méridional, Pays de Yam, les groupes humains dénommés Pygmées (Aka, Babenzélé Babongo, Baka, Bambuti, Batwa, etc.) se différencient et investissent par vagues successives leurs zones d'implantation actuelle. - 3- Cette nouvelle étape marque la progression des Pygmées en général et des Aka en particulier vraisemblablement sous la pression de migrations des peuples bantous vers la forêt équatoriale qui leur servira pendant des siècles de zones-refuges.

 


III – LE COMPTE RENDU DE LA RENCONTRE-DEDICACE CONSACREE A L’OUVRAGE : Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées: l'exemple des Aka par Victor BISSENGUE

 

 

Le contexte


Le Vendredi 19 novembre 2004 de 18h30 à 22h00, s’est tenue à l’initiative de la Librairie Les Alizés et des éditions L’Harmattan une importante rencontre consacrée à la présentation et à la dédicace de l’ouvrage sus-mentionné de M. Victor BISSENGUE.

Il s’agissait pour les organisateurs de la manifestation de sensibiliser le public parisien à la problématique de l’histoire, de la culture et même de la condition actuelle des Pygmées d’Afrique en général et des AKA en particulier.

En adoptant volontairement une démarche pluridisciplinaire et un style clair, précis et concis, l’auteur a voulu faire œuvre de pédagogie dans son propos préliminaire. De fait, l’originalité du livre tient avant tout au fait qu’il s’agit de la première synthèse historique consacrée à ces populations tant décriées mais finalement méconnues.

Aussi, M. BISSENGUE a-t-il tenu à insister sur le caractère non exhaustif de son travail qui devra être soumis au crible de la critique scientifique la plus exigeante. C’était pour lui l’occasion de saluer la présence parmi les nombreux participants de quelques personnalités au nombre desquelles on peut mentionner les représentants des Editions l’Harmattan Jérôme MARTIN et Virginie ROBERT, l’ex-président de la République Centrafricaine, André KOLINGBA dont la visite impromptue fut aussi remarquée. De même, Mme Louise Marie DIOP-MAES épouse de feu le professeur Cheikh Anta DIOP a honoré l’auditoire de sa présence. D’autres invités de renom ainsi que des professionnels de la presse et de l’édition étaient également présents à cette occasion.

L’exposé de l’auteur
Dans son exposé introductif, l’auteur a mis l’accent sur la genèse de l’ouvrage en rappelant des événements vécus en Centrafrique même au contact des Pygmées AKA (le cas singulier de Michel MBOYA devenu instituteur puis député en dépit de nombreux obstacles fut évoqué), sur ses nombreuses et édifiantes lectures, et enfin sur des événements tels que la venue à Paris respectivement en 1991, en 1997 puis en 1999 des AKA où ils firent admirer les multiples facettes de leur répertoire.

Contrairement aux clichés exotiques et aux préjugés raciologiques accumulés par l’ethnographie coloniale, une approche rigoureuse des faits préhistoriques et historiques démontre le rôle crucial des Pygmées dans la transmission des connaissances dans les domaines de la bio-médecine, de la cosmogonie, de la pharmacopée, etc. Les autres populations de l’Afrique leur sont redevables dans tous les domaines de la culture, de la spiritualité et même de l’économie.

Il apparaît en effet que loin d’être des créatures imaginaires, des animaux ou des chaînons manquants entre l’homme et la bête, ils descendent de l’homo sapiens sapiens attesté il y a environ 130 000 ans sur le continent africain (cf. le fossile dit OMO I). Soit dit en passant, les premiers hominidés remontent à 7 millions d’années et non à 4 millions comme semblent l’accréditer certains ouvrages de référence. Il est inimaginable que ces Pygmées dont les ancêtres les plus lointains ont d’abord séjourné dans la région des grands lacs africains n’aient pas pris part au processus cumulatif ayant conduit à l’émergence des premiers éléments de la civilisation. Des archéologues ont exhumé de nombreux vestiges qui témoignent de cet apport initial. Il en fut de même dans l’antiquité comme l’indiquent les sources pharaoniques qui font état dès 2400 avant notre ère de contacts directs entre les Egyptiens de l’antiquité et les AKA dont le pays d’origine (YAM) se situerait aux confins de la Centrafrique actuelle.

De nos jours hélas, la condition des Pygmées apparaît particulièrement précaire comme le rappelle un spécialiste de l’envergure de Serge BAHUCHET. L’auteur rapporte entre autres des témoignages relatifs à la déportation et à l’exhibition dans des zoos humains de certaines figures comme Ota BENGA à Saint-Louis (USA) en 1904. Il faut convenir enfin, que les Pygmées continuent à souffrir sur le continent de certains maux et préjugés qui conduisent à s’interroger sur leur devenir. Sans pour autant partager le pessimisme de certains chercheurs qui leur prédisent une fin imminente, l’auteur en appelle au sens des responsabilités des décideurs africains qui se doivent de préserver le patrimoine des Pygmées tout en leur garantissant un statut de citoyens à part entière. Il rejoint ainsi l’opinion de son préfacier feu Pierre KALCK mais également celle non moins autorisée de Gilbert ROUGET.

Les commentaires et les réactions de l’assistance
Invité par l’auteur à donner son point de vue, M. Jean-Charles C. GOMEZ (historien) a souligné d’entrée de jeu l’intérêt historiographique de l’ouvrage. Dans le domaine des études égyptologiques en particulier, il lève une hypothèque qui a longtemps pesé sur les investigations des spécialistes. Les conclusions de Victor BISSENGUE établissent de façon péremptoire l’existence de relations directes, régulières et continues entre les populations de la vallée du Nil égypto-nubienne et celles du reste de l’Afrique noire. Les échanges culturels, économiques et politiques entre ces entités qui n’en font qu’une sont également restitués avec rigueur et précision. Il s’agit donc d’une contribution majeure à l’histoire générale de l’Afrique et de l’humanité.

Certains participants ont demandé des précisions sur le sort actuellement réservé aux Pygmées sur le continent africain. Des témoignages font état de nombreuses injustices pour ne pas parler d’exactions. Quelle est exactement la part de responsabilité qui revient à ceux qu’on a coutume d’appeler les "Grands noirs" ?

D’autres intervenants mettent l’accent sur les préjugés dont les Pygmées font l’objet dans une certaine littérature ethnographique d’origine occidentale. Ils s’interrogent sur le silence coupable pour ne pas dire la complicité de l’administration coloniale et de certains "savants".

 

 

 

Tous insistent sur les mesures à prendre de toute urgence pour mettre les Pygmées à l’abri de l’oppression et de l’exploitation dont ils font l’objet.

Les réponses et la conclusion de l’auteur.
M. BISSENGUE rappelle qu’il n’a pas éludé dans l’ouvrage la question du sort réservé en Afrique aux Pygmées. Il énumère les causes historiques et économiques de ce drame humain. Cependant, comme le soulignait Pierre KALCK, il se refuse à accentuer plus que de raison le prétendu antagonisme séculaire entre Pygmées et "Grands noirs". Malgré les conflits d’ordre économique et la destruction accélérée du patrimoine forestier, il parie sur une prise de conscience réelle et sur une coexistence pacifique. Le rôle de l’Union Africaine (UA) et des Etats pris individuellement lui paraît à cet égard primordial.

Au sujet des préjugés accumulés par les "spécialistes" non africains, il relève l’action nocive de CUVIER, HAMY, le R.P. SCHMIDT, le missionnaire VERNER, etc. qui passent pourtant aux yeux du grand public non-averti pour des humanistes. Il résume enfin l’épisode répugnant de Saartjie Baartman plus connue sous le surnom de Vénus hottentote.

En conclusion, M. BISSENGUE informe l’auditoire que cette année 2004 marque d’après l’UNESCO la fin de la décennie des populations dites minoritaires et donc menacées. En outre cette même institution internationale considère la culture des Pygmées comme appartenant au patrimoine commun de l’humanité. L’ouvrage intitulé Contribution à l’histoire ancienne des Pygmées… s’inscrit précisément dans le cadre de cette célébration universelle.

DAZO, le rapporteur (23 novembre 2004)

 

NB : Les participants ont été conviés après la dédicace par l’auteur des exemplaires de son ouvrage à une collation. La séance a été définitivement levée à 22h00.


 

Photos :

    L'auteur Victor BISSENGUE

   L'invité imprévu: l'ex-président André KOLINGBA

 

   Une intervention de l'historien Jean-Charles. C GOMEZ

    L'assistance suivant l'intervention de l'auteur

 

 

 

 

   Une partie du public écoutant la réponse à une question posée.

 

   La dédicace de l'ouvrage

 

 


 

 

 

 

LA REDACTION DE SANGONET (sangonet.com)

 

LE COMPTE RENDU PAR M. LUC BOUQUIAUX DE L’OUVRAGE : CONTRIBUTION A L’HISTOIRE ANCIENNE DES PYGMEES : L’EXEMPLE DES AKA [cf . L’Homme Revue française d’anthropologie (N° 179 - juillet/septembre 2006, pp. 227-235 : « Les Pygmées, Aka victimes de l’afrocentrisme ? »]

 

NB : L’auteur se réserve le droit de solliciter un droit de réponse auprès de la Rédaction de la Revue L’Homme. De même, les chercheurs africains mis en cause nommément par M. Luc BOUQUIAUX dans son compte rendu choisiront les modalités d’une réponse argumentée et constructive.

Un droit de réponse a été accordé à Victor Bissengué par la revue L'Homme N° 181 janvier/mars 2007, pp. 189 à 195 : Pour une réconciliation des civilisations africaines avec l'histoire universelle.

 

A propos de la réponse de Victor Bissengué à Luc Bouquiaux au sujet de l'histoire ancienne des Pygmées

Présentation, débats, médias, revue de presse autour du livre: Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées: l'exemple des Aka