La Perse endeuillée
Ainsi, le « Guide suprême » iranien est mort, enseveli sous les gravats de l'immeuble où il tenait conciliabule avec les principales autorités politiques et militaires du pays, immeuble frappé par une bombe, américaine ou israélienne, qu'importe ! S'interroger sur l'origine de ce drame n'a aucun sens : la bombe et son vecteur ne peuvent être qu'américains ou déployés qu'avec l'accord des Etats-Unis.
Après le Shah d'Iran, Muhammad Reza Pahlavi, lâché par les Américains en 1979, c'est le second chef spirituel de l'Iran qui est sacrifié (1). L’ancienne Perse a décrété un deuil national de 40 jours.
1 – L'art de la guerre
Cet assassinat prémédité survient pendant que l’Iran négocie avec les USA.
La guerre, Jean Jaurès en a intuitivement initié le principe : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l'orage ».
Dans l'Art de la Guerre, Sun Tzu en enseigne les tactiques et prévient : « La plus grande victoire est celle qui ne requiert aucun combat ». Or, il n'en est rien ici. Donald Trump, sans doute sous la pression du Premier ministre israélien Netanyahou et de son gendre, si ce n'est porté par son choix propre, a appliqué une autre maxime du maître stratège chinois : faire croire à l'ennemi qu'on est loin quand on est près, et lui faire croire qu'on est tout près quand on est au loin.
La méthode employée est de tenir les responsables iraniens en haleine, en attendant le moment propice où ils seraient tous réunis au même endroit pour frapper un grand coup. C'est le cas (2).
2 – Pour quel but et pour quels résultats
Il appartient au philosophe français Alain Badiou d'avoir théorisé les buts de guerre en occident : « Le capitalisme est la seule chose possible. Vous avez vu le communisme, vous avez vu Staline, vous avez vu les camps, tout ça... Cette propagande vise à installer pour toujours l'idée que le capitalisme est la seule figure naturelle des sociétés modernes » (3).
Alors que la charte des Nations unies abjure les membres de l’Organisation à s’abstenir « dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force », Américains et Israéliens sont passés outre. Ici, les objectifs sont nombreux, divers et ondoyants, disparates et contradictoires, voire volatiles !
Dans ce contexte, on note la complicité passive des Etats européens qui n'ont esquissé aucun geste pour retenir la main de Washington. Bien au contraire, fidèle à sa nature, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, qui s’affranchit régulièrement des traités européens et de son statut de non élue, s'est précipitée pour saluer la mort de l'Ayatollah Khamenei. En cela, elle ne fait que répéter le geste qui l'avait conduite à Tel Aviv pour témoigner de son indéfectible allégeance à l'Etat d'Israël au lendemain du 7 octobre 2024.
En ce qui le concerne, oubliant que la France dispose de bases militaires dans quelque pays du Moyen Orient, le président Macron, après s'être dédouané de ne pas avoir été « ni informé ni associé » [à ses bombardements], se dit satisfait de « la disparition de l'Ayatollah Ali Khamenei ». Il expose de la sorte les bases françaises aux ripostes iraniennes, au risque d'entrer dans le conflit armé en cas d'escalade.
A en croire la prise de position de Maneli Mirkhan, « la mort de Khamenei enclenche un processus qui peut nous amener à la fin de ce régime » (4). Voire ! On ne tient plus la liste des interventions extérieures des Etats-Unis et les débâcles qui s'en sont ensuivies, trop nombreuses pour être rappelées ici.
3 – Le grand chambardement
Une chose est de larguer des bombes depuis l'azur, tuant indistinctement civils et militaires, femmes et enfants ; une autre chose est d'affronter au corps à corps les Gardiens de la Révolution et l'armée iranienne au sol. Le souvenir récent de la défaite américaine en Afghanistan les en empêche, ayant déjà fort à faire en Irak. Localement donc, la tentation est grande de voir les Etats-Unis reprendre le chemin de la table des négociations pour obtenir un deal de type Minimax : le minimum d'avantage pour les Etats-Unis, le maximum de dégâts pour l’Iran, histoire de sauver la face vis-à-vis du public américain. En l’occurrence, le président américain présente toutes les caractéristiques du syndrome d’Alzheimer où l’homme ne s’appartient plus. Il doit se souvenir que le malheur scelle les peuples. Il doit donc savoir jusqu’où ne pas aller trop loin pour ne pas provoquer un sentiment de rejet ; il n'est plus certain que l'Iran négocie de « bonne foi » (5). Le retour à la table des négociations est d’autant plus probable que 70 % des Américains se sont déclarés hostiles à cette attaque, quand 50 % d’autres soutiennent dorénavant les Palestiniens.
Au plan international, c'est le grand chamboulement. On en revient au temps de la critique de l'impérialisme américain des années 60/70 où les Etats-Unis jouaient les gendarmes du monde avec les échecs répétés qui sont les leurs. Il faut cependant craindre la contagion et l'escalade du conflit aux Etats de la région, en relation avec les ripostes tous azimuts iraniennes.
Le pire scénario vient de l'anomie de l'Organisation des Nations unies dont le silence et la paralysie frôlent l'indécence (6). Alors que la Chine et la Russie privilégient la voie du droit international en s'associant à la saisine du Conseil de sécurité, les Européens (France, Allemagne et Royaume-Uni) expriment « leur contestation vis-à-vis des attaques de missiles indiscriminées et disproportionnées » de l'Iran. Le prétexte est donc tout trouvé pour se joindre à l'agression américano-israélienne, histoire de dire:
Nous étions à vos côtés (7) !
En la circonstance, l’occident en général et la France en particulier se comportent comme des « satellites » de la politique étrangère américaine, elle-même subordonnée à la stratégie prônée par l’extrême-droite israélienne et son Premier ministre Netanyahou.
En ce qui concerne la France, les récentes déclarations relatives au projet de délit d’antisionisme qui serait assimilable au délit d’antisémitisme n’ont pas manqué de heurter les juristes et tous ceux qui sont attachés à la défense des droits de l’homme, tout en interrogeant l’indépendance de la République française vis-à-vis d’un autre Etat (8).
4 – Et l'Afrique dans tout ça
En ce qui les concerne, les pays africains auraient tort de ne pas se sentir concernés. Déjà, les Etats-Unis, la France, le Japon, le Royaume-Uni, l'Italie et la Chine, disposent de contingents militaires stationnés sur le continent, à Djibouti. Les Américains sont déjà intervenus, hier en Ouganda et aujourd'hui au Nigéria, ici au prétexte de protéger les chrétiens évangéliques ! De même qu’ils s’investissent désormais dans le règlement du conflit entre le Rwanda et la RDC afin de garantir leur accès aux terres rares de ce dernier pays.
Demain, il suffira de considérer tel dirigeant africain comme un dictateur – ils sont nombreux à s'éterniser au pouvoir au mépris des règles de droit - pour le liquider ; la vie humaine n'étant plus sacrée à leurs yeux (9).
A cet égard, il y a lieu de s'interroger sur la reconnaissance du Somali land par Israël, au mépris de la volonté exprimée par l'Union africaine ; l'objectif poursuivi semble être de trouver une terre d'accueil pour les Palestiniens qui seront chassés de Gaza et de la Cisjordanie !
Vous avez dit diabolique ? Non, je n'ai pas dit diabolique !
Paris, le 2 mars 2026
Prosper INDO
Economiste,
Consultant international.
Post scriptum, qui n'a rien à voir : Les Etats-Unis et le Mexique sont appelés à recevoir les équipes finalistes de la Coupe du monde de football en juin 2026. Or, parmi les dix pays africains qualifiés pour le tournoi, huit voient leurs ressortissants respectifs interdits du territoire américain. C'est par exemple le cas du Sénégal. Autrement dit, ces pays devront jouer sans leurs supporters ! Il y a lieu, si la décision est maintenue, de boycotter ces jeux, d'autant plus que d'autres pays en sont exclus, comme la Russie, le Pakistan, le Congo.
– (1) En mars 1979, le Shah d'Iran a organisé des festivités grandioses, Persépolis, pour célébrer le 2.500ème anniversaire de la création de l'empire perse, provoquant une révolte de la population qui croupissait dans la misère. Il dût abandonner le pouvoir, lâché par ses soutiens américains. La révolution accoucha de la République islamique d'Iran.
- (2) On peut donc penser qu'Israël a des espions sur place en Iran, quitte désormais à prendre le risque de faire passer partout tout juif pour un agent dormant du Mossad, le service secret israélien. Au plan stratégique, la tactique est connue : affamer, diviser, isoler et décimer.
- (3) Alain Badiou : Sur la politique aujourd'hui. Editions des Lumières, Paris 2026, 78p. 8,50€
- (4) Maneli Mirkhan est géopoliticienne franco-iranienne spécialisée en politique sur l'Iran et l'Europe.
- (5) Pour le président iranien qui fait partie des survivants du régime islamique, Massoud Pezechkian, « tuer Khamenei est une déclaration de guerre contre les musulmans ». Téhéran considère sa vengeance comme ses « droit et devoir légitimes », et fera tout son possible pour remplir ce devoir.
- (6) L'ONU mérite désormais l'appellation de « Machin » que lui a décernée le général De Gaulle, si l'on prend en compte le fait que Mme Melania Trump a présidé, ce lundi 2 mars 2026, la réunion du Conseil de sécurité ! Ainsi, pendant que son époux écrase l’Iran sous les bombes, elle fait le show ! On assiste à une tentative de « privatisation de l’Organisation mondiale des Nations unies et du droit international », dans le même temps où Donald Trump crée son Conseil pour la paix, avec un droit d’entrée à 1milliard de dollars.
- (7) Ainsi sera reformée la grande coalition contre l'Irak de Saddam Hussein, accusé en 2003 d'être le grand Satan, et qui fut pendu, sans jugement sans condamnation.
– (8) Tels peuvent être interprétés les propos du Premier ministre Sébastien Lecornu, devant le millier d’invités du 40ème dîner annuel du CRIF, dont 24 ministres du gouvernement, le 19 février 2026, selon lesquels « l’inéligibilité pour propos antisémites devra donc être également inscrite dans notre droit ».
- (9) Qu'aurait-on pensé si la Russie visait l'intégrité physique d'un Volodymyr Zelensky ? Toute la sphère politico-médiatique occidentale aurait crié à la barbarie ! Il n'empêche, en ciblant depuis des années l'élimination physique ciblée des leaders palestiniens et/ou iraniens, considérés comme ennemi d'Israël, les autorités politiques de Tel Aviv et leur allié américain démontrent une propension à traiter les autres peuples de la région comme des populations à combattre, à asservir et à assujettir, sinon à éliminer. Déjà, on connaît leur prochaine victime : l’Ayatollah Alireza Arafi, qui fait partie du triumvirat appelé à assurer la relève provisoire du Guide abattu, accusé d’être un partisan de « l’effacement » d’Israël !