Centrafrique : Vol au-dessus d'un nid de coucou (1)
Le titre de ce film culte vient immédiatement à l'esprit lorsque l'on prend connaissance des derniers arrêtés pris le 9 février 2026 par le président de l'assemblée nationale centrafricaine, Mathieu Simplice Sarandji.
1 – L'homme qui valait 1,5 milliards de francs CFA
L'actuel président de l'assemblée nationale (PAN) s'est déjà distingué en 2019, lorsqu'il lui fut demandé de quitter son poste de Premier ministre, pour satisfaire aux exigences des Accords de Khartoum, négociés par son successeur désigné, Firmin Ngrebada.
Il s'exécuta en bon soldat présidentiel, mais réclama 1,5 milliards de francs CFA d'indemnité, soit l'intégralité du montant des fonds spéciaux mis à la disposition du chef du gouvernement !
Satisfaction lui fut donnée, avant qu'il n'atterrisse comme ministre d'Etat à la présidence de la République ; poste où il trouva maigre pitance.
C'est alors qu'une cabale fut montée contre le titulaire de la présidence de l'assemblée nationale de l'époque, Karim Meckassoua, l'un des premiers chefs de partis politiques à rallier Faustin-Archange Touadéra ! Ce dernier fut destitué par la majorité du mouvement Cœurs unis et permit à Simplice Sarandji d'accéder au « Perchoir », le 21 mai 2021, se pourléchant les babines pour le salaire plus alléchant de 7 millions de francs CFA qui rétribue les fonctions de président du parlement (2).
Voilà donc bientôt cinq années que Mathieu Simplice Sarandji a poches garnies.
2 – L'assemblée nationale centrafricaine siège sur un filon d'or
A la fin d'une législature qui arrive cahin-caha au terme de son mandat, sans doute pour récompenser celles et ceux qui l'ont bien servi, le président Sarandji prend deux arrêtés, l'un pour promouvoir aux grades et/ou échelons supérieurs l'ensemble des 150 fonctionnaires parlementaires, l'autre pour revaloriser les indemnités et primes servies à ces mêmes personnels.
Le premier arrêté, qui prend effet à compter de sa date de signature, le 9 février 2026, suppose la revalorisation des points d'indice statutaires et doit se concrétiser par des rappels d'augmentation de salaires, depuis 2022 ou 2023 pour certains !
Le second arrêté porte sur la revalorisation des indemnités et primes qui viennent s'ajouter aux traitements ci-dessus. Ainsi, le directeur de cabinet du PAN ou le secrétaire général de l'assemblée nationale voient, chacun, ces indemnités et primes revalorisées à hauteur de 882 000 francs CFA (3).
A l’autre bout de l'échelle, le technicien de surface de l'institution perçoit, lui, 20 000 francs CFA, soit 44 fois moins !
3 – La hotte du Père Noël de l'assemblée nationale étrenne d'autres surprises
La bonne grâce du PAN s'accompagne d'autres inventivités :
- les primes mensuelles pour « risque financier » accordées à au moins 27 personnels vont, de 180 000 francs CFA pour les questeurs, à 50 000 francs CFA pour les agents comptables ;
- une prime de caisse est attribuée au chef du service de la paierie pour un montant de 42 500 francs CFA ;
- les primes spécifiques pour les cadres et agents du service de l'hygiène et de l'entretien vont, de 180 000 francs CFA pour le chef de service, à 60 000 francs CFA pour les agents de maintenance ;
- les primes spécifiques pour les services de santé courent de 185 000 francs CFA pour le chef de service, à 60 000 francs CFA pour les filles de salle ;
- les indemnités servies aux agents du service de sécurité s'élèvent à 15 000 francs CFA par personne ;
- les primes du service de la reprographie s'échelonnent entre 80 000 francs pour le chef de service, à 30 000 francs CFA pour les agents ;
- les primes de responsabilité allouées aux chauffeurs sont de 20 000 francs CFA par personne.
A y regarder de près, le total de ces primes et indemnités, qui s'ajoutent aux salaires mensuels de ces fonctionnaires parlementaires, ferait pâlir de honte le distributeur automatique de billets d’une banque !
4 – La RCA est un Etat moribond qui vit au-dessus de ses moyens
Il semble qu'arriver en fin de législature, l'actuel président de l'assemblée nationale veuille faire place nette dans le coffre-fort de son institution ; ne rien laisser traîner qui puisse porter ombrage à son successeur. Le pays est un moribond qui se drape de luxe.
Car, pendant que le PAN entretient cette gabegie, deux évènements majeurs viennent témoigner de la déliquescence des pouvoirs publics :
- en premier lieu, le président de la commission exécutive de la CEMAC, l'institution d’intégration sous régionale, dont le siège social est à Bangui, a suspendu l’ensemble des missions de ses services. On apprend ainsi que les Etats membres ne s'acquittent pas de leurs contributions. Le montant des arriérés concernant la RCA s'élève à 63 milliards de francs CFA ! Pourtant, Faustin-Archange Touadéra était le président en exercice de la CEMAC en 2025. Il n'a rien vu venir ?
- en second lieu, les directeurs des hôpitaux de Bangui ont invité les familles des personnes décédées, dont les corps reposent à la morgue, de venir récupérer les dépouilles mortelles de leurs parents, par crainte de leur décomposition et putréfaction, faute d’être alimentés en électricité – les centres sanitaires ne sont donc point considérés comme des unités d'activités vitales prioritaires !
Criminel! Vous avez dit criminel ? Non, je n'ai pas dit criminel.
Paris, le 20 février 2025
Prosper INDO>
Economiste,
Consultant international.
Post scriptum 1, qui n’a rien à voir : pendant que le PAN joue au Père Noël, une autre mission l’attend ; l’organisation des cérémonies d’investitures du président Touadéra, réélu pour un troisième mandat, dès le premier tour, dans les conditions de violation des dispositions de la loi électorale et de la constitution que l’on sait.
Ils sont quatre-vingt-huit personnalités sélectionnées au sein du MCU pour préparer ces festivités, qui se dérouleront le 30 mars 2026, au lendemain du 67ème anniversaire de la mort de Barthélémy Boganda. Le père fondateur de la RCA risque de se retourner dans sa tombe ; ces 88-là étant les fossoyeurs de la République et de la démocratie.
Post scriptum 2, qui n’a rien à voir : la rumeur circule dans Bangui. Pour fêter sa victoire dès le premier tour des élections présidentielles, tel Koffi Olomidé consacré par un Disque d’Or, Faustin-Archange Touadéra s’est offert un joujou de luxe, un véhicule Nissan Patrol Full Options, blindé, blanc nacré. Le palace roulant est plus destiné à impressionner les badauds de la capitale centrafricaine qu’à emprunter les routes nationales du pays. En effet, avec son gabarit de 2,5 tonnes il n’est sûr qu’il puisse franchir le pont de la rivière Ouham sans dommage pour l’œuvre d’art. Quant à rallier Bria ou Yalinga, cités du nord-est du pays, il lui faudra chausser des chenilles, comme un char d’assaut…
Post scriptum 3, qui n’a rien à voir : les députés de la nation ne sont pas concernés par les revalorisations citées plus haut. Nos « Honorables » représentants du peuple se sont déjà votés une augmentation de rémunération confortable bien avant les élections ; celle-ci passe de 1 250 000 francs CFA à 3 500 000 francs CFA par mois ! Mais ce salaire de base peut être multiplié par deux ou quatre, en fonction des postes occupés au sein des différentes commissions ou au niveau du bureau de l’assemblée nationale.
Post scriptum 4, qui n’a rien à voir : sur son mur Facebook, le ministre conseiller spécial à la présidence pour les organisations non gouvernementales nationales, l’inénarrable Fidèle Gouandjika, se vante modestement d’être ministre sans discontinuer depuis 25 ans, et prétend le rester en touchant du bois (é pika kèkè) ! Gouandjika exagère ! Il a été ministre deux fois, des postes et télécommunications (2005-2009) et de l’agriculture (2009-2013) ; il n’y a laissé aucun souvenir impérissable, sauf des dettes abyssales. Ministre conseiller spécial depuis 2016, il ne gère aucun budget, ne dirige aucune administration et n’est pas responsable devant le parlement. C’est juste une fonction mangeoire, puisqu’on le sait depuis feu le président Omar Bongo : « C’est le président qui conseille les conseillers ».
Post scriptum 5, qui n’a rien à voir : le mouvement Cœurs unis, le parti présidentiel, a créé en son sein, le 24 février 2026, un Observatoire des Finances. Présidé par un certain Ngouandjika Poumayassi Patrice, contrôleur principal des finances, le bureau de ce comité Théodule comprend 18 membres, dont la coordonnatrice, Mme Audrey Priscilla Wénézoui, tous agents publics, soit contrôleurs des finances, soit inspecteurs du Trésor ou des Impôts. Ils semblent constituer l’équipe de « racketteurs » chargés de percevoir les cotisations obligatoires auxquelles sont assujettis tous les fonctionnaires, à titre de contributions volontaires. Le MCU devient ainsi le parti-Etat et les Ngbaka-Mandja, la tribu-classe ! A se demander s’il faut rire ou pleurer.
– Vol au-dessus d'un nid de coucou est une comédie dramatique mise en scène par Milos Forman, en 1975, avec Jack Nicholson dans le rôle principal de Randall P. Mc Murphy, un homme accusé de viol sur mineure qui simule la folie pour échapper à la prison et se fait interner en psychiatrie. Le mot coucou ici est la traduction phonétique du mot Cuckoo qui, en argot anglais, désigne une personne à l’esprit dérangé.
- Certes, Mathieu Simplice Sarandji n'est pas responsable du montant de ce salaire, fixé sous le président François Bozizé, lorsque le Premier ministre d'alors, l'ancien banquier Célestin Gaombalet a dû céder sa place pour prendre la présidence de l'assemblée nationale. Se plaignant de la modicité du traitement du poste, le président lui a fait valoir que l'assemblée nationale était autonome du fait de la séparation des pouvoirs. L'impétrant n'a fait que reconduire son salaire de banquier à la BEAC, la banque des Etats de l'Afrique centrale.
- Les primes et indemnités du directeur de cabinet du président de l'assemblée nationale se décomposent comme il suit : Primes de sujétion, 262 000 francs CFA ; Logement, 225 000 francs CFA ; Carburant, 165 000 francs CFA ; Parc auto, 130 000 francs CFA ; Communication, 100 000 francs CFA. Sauf les primes de sujétions, ces dépenses auraient pu être prises en charge directement par l'agent comptable de l'assemblée nationale, sur présentation de justificatifs ou production de factures certifiées.